Loin de s'achever avec sa mort, le siècle de Glissant ne fait donc que commencer. Car cette ancienne prescience du poète, cette intuition visionnaire du jeune Glissant est l'imaginaire même que réclame notre monde globalisé si, du moins, nous voulons lui éviter la catastrophe annoncée des fuites en avant identitaires, prévaricatrices et guerrières, destructrices de l'homme et de la nature. A la menace d'un monde uniforme, dominé par la marchandise et possédé par la puissance, Glissant opposait son Tout-Monde où les humanités sont multiples, où la diversité est le premier bien commun, où le sentiment de fragilité est la première lucidité et le principe d'incertitude la précieuse boussole.
« L'île suppose d'autres îles », affirmait-il dans L'Intention poétique (1969). Démontant avec patience les fantasmes d'identités à racine unique, mortifères et épuisées, qui traversent sous toutes latitudes nos temps de transition, il délivrait le seul message qui puisse efficacement les combattre. Non pas le refus de l'identité, ni des nations, ni des pays, ni même des frontières, mais l'affirmation de cette évidence que nos identités sont toutes de relation. Tissées d'autres apports, nourries de divers mondes, nées d'imprévisibles rencontres. La diversité est notre similitude et l'ailleurs notre richesse. Notre humanité est d'abord une pluralité : nous sommes faits par le monde que nous faisons et que nous frayons, modelés par les lointains qui nous portent et qui nous croisent.
C'est pourquoi Glissant préférait évoquer des humanités au pluriel plutôt qu'une humanité unique, dont le singulier risque toujours de glisser vers l'univoque, la norme dominatrice et la règle uniforme. De la même façon, il revendiquait le mot de créolisation plutôt que celui de métissage, le second concept pouvant offrir le piège d'une identité nouvelle qui ne serait qu'addition de deux autres, alors que le premier suggère un croisement de rencontres et d'échanges auquel non seulement personne n'échappe mais dont tout un chacun est fabriqué.
Inlassablement, de tome en tome, son œuvre des dernières années n'a cessé de proposer cet horizon d'espoir à nos consciences inquiètes. Poétique de la Relation (1990, troisième volume de sa Poétique), Traité du Tout-Monde (1997, qui prolongeait Tout-monde, 1993), Une nouvelle région du monde (2006, début d'une Esthétique inachevée), Philosophie de la Relation (2009, sous-titré Poésie en étendue) sont, parmi d'autres, les jalons de cette déclinaison d'une pensée et d'un imaginaire où pourrait se ressourcer un humanisme de fraternité et de solidarité. Exemple, au hasard de son Traité du Tout-Monde : « La pensée de l'Un, qui a tant magnifié, a tant dénaturé aussi. Comment consentir à cette pensée, qui transfigure, sans offusquer par là ni détourner le Divers ? Car c'est la diversité qui nous protège et, s'il se trouve, nous perpétue. »
Dans cette insistance, Glissant ne faisait que conjuguer de nouveau ses lucidités précoces, preuve s'il en était besoin qu'elles ne furent jamais prétextes commodes au repli, dans une tour d'ivoire littéraire le mettant à l'abri des urgences du présent. « La politique était le nouveau domaine de la dignité », écrit-il au contraire dans La Lézarde à propos de son héros Mathieu – prénom qu'il donnera à son dernier fils. Totalement engagé dans le moment décolonisateur des années 1950, il avait anticipé son approfondissement et son dépassement, à rebours de cette répétition des anciennes dominati
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