Ici, la faillite est déjà déclarée, et cela se voit. A Central Falls, petite ville de 19 000 habitants juste au nord de la mal nommée Providence, la capitale de l’Etat de Rhode Island, tout a l’air fatigué. Les routes ne sont pas complètement pourries, mais craquelées, bosselées et sales. Les maisons, de trois étages le plus souvent, pour superposer trois familles, ont oublié d’être entretenues. Beaucoup ont été saisies, les fenêtres sont murées de planches, et les ronces reprennent le contrôle des jardins. Beaucoup d’habitants sont aussi en faillite . A la vue d’un étranger, certains tentent leur dernière chance : «Z’auriez pas un dollar ?»
Lundi dernier, au moment même où le pouvoir fédéral à Washington évitait – de justesse – le défaut de paiement, Central Falls s’est déclaré en faillite, sous le régime du chapitre 9, qui protège temporairement la municipalité de ses créanciers. Une démarche encore rare pour une ville, mais qui risque de devenir plus fréquente, redoute-t-on ici. «Sur un budget de moins de 17 millions de dollars [11,9 millions d’euros, ndlr] cette année, nous avons un déficit de 5,6 millions. Avec aussi 80 millions d’engagements qui n’ont pas été provisionnés pour payer les retraites, explique le juge Robert Flanders, chargé depuis quelques mois de rééquilibrer les finances de la ville, et adepte de mesures radicales. Ce n’était plus tenable.»
Dans les rues de Central Falls, les habitants se disent «choqués» et «peinés pour la ville», mais avouent aussi qu’ils s’attendaient un peu à cette faillite. «Ça fait longtemps qu’on n’est plus Chocolateville», résume Jerauld Adams, un jeune agent immobilier qui tente de maintenir en vie la bibliothèque. Au XVIIIe siècle, la rivière locale avait attiré l’un des premiers fabricants américains de chocolat, qui avait donné ce surnom de «Chocolateville». Des dizaines de fabriques textiles avaient suivi, qu’on devine encore aux grands entrepôts de brique rouge, à l’abandon ou reconvertis. Dans l’une de ces fabriques, où l’on tissait des chaussettes, puis des bandages, jusqu’à ce que la production se délocalise au Mexique, Gary Reedy tente de faire survivre un petit atelier de couture, spécialisé dans les costumes de danse sur mesure : «Le problème est qu’on a tout laissé partir.D’abord les usines sont parties à l’étranger, puis maintenant les services. Les seules activités qui restent dans notre pays, c’est l’éducation et la santé, ou des tout petits business, comme le mien.» Ce matin, sur sa dizaine de machines à coudre, trois ouvrières seulement assemblent tutus et rubans. «J’ai dû réduire mes effectifs, soupire encore le patron. La reprise, je ne l’ai pas vue ici, en tout cas pas pour moi : ces deux dernières années n’ont vraiment pas été bonnes. Et je pense qu’on n’a pas encore touché le fond.»
Corruption. La dernière récession a «exacerbé» les problèmes à Central Falls, mais les racines du mal sont «profondes», explique Robert Flanders, le juge redresseur des comptes municipaux. «Le problème central est que la ville a conclu avec ses employés des contrats qu’elle ne peut plus se permettre, expose-t-il. D’autant moins que les fonds prévus n’ont pas été alloués comme ils le devaient.» Le maire, démocrate comme il est de tradition à Central Falls, est le sujet de plusieurs enquêtes pour corruption. Il reste en fonction, mais dépossédé de tous ses pouvoirs. «Je ne sais pas ce qu’il fait, peut-être est-il en train de jouer au golf», nous a répondu son frère, promettant de transmettre notre demande d’interview…
L’Etat de Rhode Island, qui a longtemps bouché les trous du budget municipal, acceptant même de financer les écoles de la ville depuis les années 90, est à bout de souffle et a nommé le juge Flanders pour trancher dans
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