Car, ainsi va la vie du protée – tel est son nom – dans le silence et l’obscurité des eaux souterraines. Une vie faite de vastes plages de repos entrecoupées de brefs instants d’agitation, tout entière tendue, semble-t-il, vers un seul objectif : en faire le moins possible pour vivre le plus longtemps possible. Cent deux ans, pourquoi pas ?
«Poisson à visage humain»
L’animal peut atteindre cet âge canonique vient en effet de découvrir le physiologiste Yann Voituron. Avec ses collègues du Laboratoire d’écologie des hydrosystèmes fluviaux à Villeurbanne (1), il a eu la patience de compiler les soixante années d’informations collectées sur la vie du protée dans le laboratoire souterrain de Moulis, le seul lieu au monde où est maîtrisé l’élevage de cet amphibien.
Années de naissance et de mort, âges de maturité sexuelle, cadences de reproduction, nombre d’œufs : tout a été passé à la moulinette des modèles informatiques à même d’évaluer l’espérance de vie maximale de l’animal. Stupéfaction : alors que la longévité des vertébrés est généralement corrélée à leur taille, le protée, qui fait une vingtaine de centimètres et autant de grammes, peut vivre plus longtemps que l’éléphant et à peine moins que la baleine bleue. «Nous n’avons rien observé qui permette d’expliquer ce phénomène hors du commun, relève Yann Voituron, perplexe. Ni dans son métabolisme ni dans ses défenses antioxydantes. Les bases biologiques de cette longévité sont une énigme.» Une de plus dans la très longue histoire des recherches sur cet animal qui a intrigué Charles Darwin lui-même et, depuis des temps immémoriaux, les paysans slovènes de la région de Postojna. Ce sont eux qui ont donné à cet animal son premier nom «poisson à visage humain». Ainsi l’appelaient-ils quand ils le retrouvaient dans leurs champs, toujours après de fortes inondations, ce qui a valu à la bête d’être tenue responsable des crues saisonnières. «Poisson», parce qu’elle ne vit que dans l’eau, «humain», parce que sa peau est couleur chair.
En 1689, un certain Herr Hoffman, maître des postes de l’empereur d’Autriche, mentionne pour la première fois «unbébé dragon blanchâtre» qu’il voit surgir du flot d’une source slovène. La bête vit sous terre, conclut-il avec sagacité. Mais c’est seulement un siècle plus tard, en 1768, qu’un naturaliste originaire du Tyrol, Joseph Nicolai Laurenti, publie la première description anatomique du jeune «dragon», auquel il donne le nom de Proteus (en hommage au gardien du troupeau de Poséidon, le «Vieillard de la mer» d’Homère) anguinus (puisqu’il se déplace en se trémoussant comme une anguille.)
Aujourd’hui, on sait que le protée, qui vit surtout dans les eaux des grottes karstiques des Alpes dinariques traversant la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine, est l’unique vertébré strictement cavernicole d’Europe, espèce d’ailleurs protégée. «La science lui doit beaucoup, explique Christian Juberthie, coéditeur de l’encyclopédie biospéologique et directeur honoraire du laboratoire souterrain de Moulis du CNRS. Sa découverte a montré que des grottes où règne l’obscurité la plus totale peuvent abriter de la vie.» Cela semblait impossible il y a deux siècles.
Comment diable peut-on être troglobie, autrement dit comment passer son existence dans le noir des eaux caverneuses ? La question affole les sociétés savantes dès le début du XIXe siècle. L’animal est si étrange : il a des branchies comme un poisson, des pattes grêles comme une salamandre, une tête rectangulaire sur un corps allongé, une peau sans pigmentation. Et puis, surtout, il y a ses yeux, aveugles, dépourvus de cornée et de cristallin. Ils seront l’objet de débats passionnés sur l’évolution. Pour Darwin, ces organes avortés sont le v
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