Hallucinant! La guerre contre la drogue fête ses 40 ans… et vieillit plutôt mal. En dépit d'un retentissant constat d'échec, les politiques prohibitionnistes ont encore la cote. Mais pour combien de temps?
Dans un discours enflammé datant de juin 1998, le directeur de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), Pino Arlacchi, recommandait aux pays membres de se mobiliser pour bâtir «un monde sans drogue» avant l'échéance de 2008! Un autre de ces rendez-vous manqués dont cette guerre utopique a le secret.
Depuis que le président américain Richard Nixon a officiellement hissé la drogue au rang «d'ennemi public numéro un», le 17 juin 1971, les substances vertes, blanches, brunes et multicolores se sont répandues comme une traînée de poudre sur la planète, en empruntant les innombrables routes ouvertes et incessamment remodelées par une mondialisation effrénée.
Sur ce champ de bataille idéologique, les avancées — bien mitigées — se mesurent en réduction de la production, contraction des marchés de la revente, arrestations et en répression. Les «toxicomanes», victimes indirectes de la guerre, sont souvent rabaissés au statut de criminel. Les prisons américaines croulent sous le poids des citoyens arrêtés pour des affaires de drogue. Sur 1,5 million d'Américains appréhendés chaque année, le tiers finissent en prison (les Noirs et les minorités visibles étant surreprésentés derrière les barreaux).
Au Canada, les infractions relatives aux drogues ont atteint un sommet des trente dernières années en 2007, avec quelque 100 000 infractions à travers le pays. La marijuana accapare toujours autant l'attention de la police et de l'appareil judiciaire. Près d'une affaire de drogue sur deux (47 %) touche la possession simple de marijuana. Le cannabis compte pour les deux tiers de toutes les affaires, toutes drogues et toutes infractions confondues (possession, trafic, production, importation et exportation). Au nord du 60e parallèle, les efforts de guerre ont beau être menés pour assurer la sécurité des collectivités contre le crime organisé et les trafiquants qui brisent des vies et des familles, ils finissent par atteindre, la plupart du temps, les simples «poteux».
À ce sujet, Jean-Sébastien Fallu, professeur en psychoéducation à l'Université de Montréal, reprend le flambeau de sa défunte collègue Marie-Andrée Bertrand, l'une des plus flamboyantes antiprohibitionnistes. «Le droit pénal n'est pas le bon outil pour gérer la question des drogues, ne serait-ce que parce que la très grande majorité des consommateurs ne posent aucun problème», explique-t-il.
«La consommation de drogue, c'est le bouc émissaire par excellence des maux associés à notre société, enchaîne le professeur spécialiste en toxicomanie. Les gens disent toujours: "Ah! la maudite drogue!" On a tendance à escamoter les facteurs sociaux qui engendrent la consommation.»
Et le monde sans drogue?
Les discours messianiques comme celui de Pino Arlacchi se heurtent à l'implacable réalité. Le «monde sans drogue» n'est pas pour demain, ne serait-ce que parce que l'altération de la conscience fait partie intrinsèque de l'expérience humaine. «Les anthropologues ont recensé quelque 15 000 cultures humaines dans l'histoire. Moins de dix ne prenaient pas de drogue», explique Jean-Sébastien Fallu, citant les travaux de Jean-Dominique Michel.
La culture et la consommation des principales drogues restent à des niveaux élevés dans les pays industrialisés, en plus de progresser dans les pays émergents. L'ONUDC constate une augmentation de la consommation d'opiacés (17 millions d'usagers en 2008, en hausse de 35 % en dix ans), de cocaïne (17 millions d'usagers, hausse de 27 %) et de cannabis (160 millions d'usagers, hausse de 9 %). L'agence s'inquiète par ailleurs de l'«abus croissant» de stimulants de type amphétamine et de médicaments d'ordonnance à l'échelle du gl
via www.ledevoir.com