Le Mexique s’enterre dans les fosses communes», le discours de Javier Sicilia – Libération

«Nous sommes arrivés à pied, comme nos ancêtres, jusqu’à ce lieu où ils ont vu pour la première fois le lac, l’aigle, le serpent, le nopal et la pierre, ces emblèmes qui fondèrent la nation et qui accompagnèrent les peuples du Mexique tout au long des siècles. Nous sommes arrivés sur cette place où un jour vécut Tenochtitlán – cette place où l’Etat et l’Eglise se sont installés sur les fondements d’un passé riche en enseignements et où les chemins se rencontrent et bifurquent - ; nous sommes arrivés ici pour redonner une visibilité aux racines de notre nation, pour que sa nudité, qui accompagne la nudité de la parole, c’est-à-dire le silence, et la douloureuse nudité de nos morts, nous aide à éclairer le chemin.

«Si nous avons marché et si nous sommes arrivés ainsi, en silence, c’est parce que notre douleur est immense et profonde, et que l’horreur qui la fait naître est si grande qu’il n’y a plus de mots pour la dire. C’est aussi parce qu’à travers ce silence, nous nous disons et nous disons à ceux qui ont la responsabilité de la sécurité de ce pays que nous ne voulons pas un mort de plus, causé par cette confusion croissante qui cherche à nous asphyxier, comme ils ont asphyxié le souffle et la vie de mon fils Juan Francisco, de Luis Antonio, de Julio Cesar, de Gabo, de María del Socorro, du commandant Jaime et de tant de milliers d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieux assassinés avec un mépris et une bassesse qui appartiennent à des mondes qui ne sont pas et ne seront jamais les nôtres ; nous sommes ici pour nous dire et vous dire que nous ne transformerons pas cette douleur de l’âme et du corps en haine ou en plus de violence, mais en levier qui nous aide à restaurer l’amour, la paix, la justice, la dignité et la démocratie balbutiante que nous sommes en train de perdre ; pour nous dire et vous dire que nous croyons encore qu’il est possible que la nation renaisse et jaillisse de ses ruines, pour vous montrer, vous, les seigneurs de la mort, que nous sommes debout et que nous ne renoncerons pas à défendre la vie de tous les fils et de toutes les filles de ce pays, et que nous croyons qu’il est encore possible de sauver et de reconstruire le tissu social de nos villages, de nos quartiers et de nos villes.

«Sans ça, nos jeunes gens, nos jeunes filles, nos enfants recevront pour seul héritage une maison abandonnée, remplie de terreur, d’indolence, de cynisme, de brutalité et de mensonges, règne des seigneurs de la mort, de l’ambition et d’un pouvoir démesuré, complaisant et complice du crime.

«Tous les jours, nous écoutons des histoires terribles qui nous blessent et nous questionnent : quand et où avons-nous perdu notre dignité ? Les clairs-obscurs s’entremêlent à longueur de temps pour nous avertir que cette maison où habite l’horreur n’est pas celle de nos pères, mais si elle l’est ; ce n’est pas le Mexique de nos professeurs, mais si, ça l’est ; ce n’est pas le Mexique de ceux qui ont donné le meilleur de leur vie pour construire un pays plus juste et démocratique, mais si ça l’est ; […] ; ce n’est pas celui des hommes et des femmes qui chaque jour se lèvent pour aller travailler et, honnêtement, gagner leur vie et celle de leur famille, mais si ça l’est ; ce n’est pas le pays des poètes, des musiciens, des peintres, des danseurs, de tous les artistes qui nous révèlent le cœur de l’être humain et nous émeuvent et nous unissent, mais si ça l’est. Notre Mexique, notre maison, est faite de grandeurs mais aussi de fissures et d’abîmes qui, par négligence, complaisance et complicité, se creusent, nous conduisant à cette épouvantable désolation.

«Privés de vie, criminalisés et enterrés dans le silence»

«Ce sont ces fissures, ces blessures ouvertes, et non les grandeurs de notre maison, qui nous ont aussi obligés à marcher jusqu’ici, entremêlant notre silence et notre douleur, pour vous dire face à face que vous devez appren

via www.liberation.fr

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