La résurrection du «Dreyfus ouvrier» – Libération

Vous avez dit Jules Durand ? Au Havre, tout le monde connaît le boulevard, sur le port. L’homme a aussi donné son nom à une école primaire, une pièce de théâtre, des romans, et une plaque a été posée sur sa maison natale, dans le quartier de l’Eure. Condamné à mort en 1910 pour un crime qu’il n’avait pas commis, libéré sous la pression populaire, réhabilité mais mort de folie à l’asile, ce charbonnier syndicaliste fait partie de la mémoire locale. Mais depuis peu, il intéresse bien au-delà du port.

Pour les uns, Jules Durand est le héros et le martyr du syndicalisme ; pour d’autres, la figure tutélaire de l’anarchisme révolutionnaire. Pour tous, la victime d’une machination patronale et d’une justice de classe. Une sorte de Dreyfus de la classe ouvrière en passe de devenir une icône que les syndicats se disputent. Or, si Dreyfus a reçu les honneurs présidentiels en 2006, à l’Ecole militaire, à Paris, Jules Durand, lui, n’a eu droit ni à la Légion d’honneur ni à une indemnisation, encore moins à une cérémonie officielle.

Le 25 novembre 2010, dockers, syndicalistes, Ligue des droits de l’homme, juges et avocats lui ont rendu hommage au Havre, à l’occasion du centenaire de sa condamnation à mort. Deux jours plus tard, à Paris, lors de son congrès annuel à la cour d’appel, le Syndicat de la magistrature s’est engagé à soutenir les initiatives visant à perpétuer la mémoire de ce «Dreyfus ouvrier». Et le 16 février dernier, à Rouen, une commémoration du centième anniversaire de sa libération s’est tenue devant le palais de justice par le Collectif pour la défense des libertés fondamentales (CDLF). Le Syndicat de la magistrature, qui voit en Jules Durand la victime de «la plus grande erreur judiciaire du XXe siècle», fait son mea culpa et travaille à sa complète réhabilitation. «Je suis convaincu que la justice se grandit à chaque fois qu’elle reconnaît ses erreurs et permet que les victimes de ses dysfonctionnements soient réhabilitées dans leur honneur et leur dignité», explique Marc Hédrich, doyen des juges d’instruction du Havre. Cette affaire symbolise à ses yeux «l’instrumentalisation de la justice et sa dépendance au parquet». Un débat en pleine actualité…

«Brutes épaisses»

Le docker a tout du héros tragique. Sur les quais du Havre, où accostent les cargos à vapeur en ce début de XXe siècle, il se distingue des quelque 700 ouvriers qui chargent et déchargent le charbon. Journaliers pour la plupart, dormant sous les wagons, ce sont de «pauvres diables ravagés par un dur labeur et plus encore par l’alcool… Noirs comme leur âme de brutes épaisses», écrit l’Intransigeant. Jules, 30 ans, fils de charbonnier mais buveur d’eau, milite à la Ligue antialcoolique et à la Ligue des droits de l’homme. Il élève des pigeons chez ses parents chez qui il réside, avec sa compagne Julia, enceinte. Aux cours du soir à l’université populaire (donnés par les syndicalistes), il entend prononcer les noms de Blanqui, Proudhon, Marx, Pelloutier…

Dans ce port, où Louise Michel a tenu un meeting en 1887, Jules Durand relance le Syndicat des ouvriers charbonniers, affilié à la CGT. Il en devient le secrétaire général. Ses principales revendications : des douches, une cantine sur les quais et des paies qui ne soient plus versées (et dépensées) dans les bistrots mais sur le lieu de travail.

Les charbonniers assistent, impuissants, à la mécanisation progressive de leurs métiers avec l’arrivée des bennes automatiques. La machine Clark fait son apparition. Installée par la toute-puissante Compagnie générale transatlantique dont les 72 navires sillonnent les mers, elle peut faire en vingt heures le travail de 150 ouvriers journaliers. Jules Durand ne s’oppose pas à cette mécanisation. Il partage en cela les positions de l’Union des syndicats du Havre (USH). Né

via www.liberation.fr

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