Que pensez-vous de l’état du processus devant mener à l’élection d’une Assemblée constituante en Tunisie, le 24 juillet prochain, à laquelle vous êtes candidat?
Je suis inquiet des choix du gouvernement provisoire, en particulier de la décision de mettre en place un scrutin par liste, plutôt qu’un scrutin uninominal, qui me semble une catastrophe, parce qu’on est dans un contexte où des dizaines de partis se sont créés, et ce ne sont souvent que des coquilles vides.
Un scrutin par liste, cela signifie des alliances et des coalitions, avec le risque de laisser la part du lion soit aux islamistes, soit aux anciens du RCD. Un scrutin uninominal aurait sans doute permis de faire élire des personnes réellement indépendantes, se rejoignant dans le seul but de créer une constitution révolutionnaire. Toutefois, la carte électorale en Tunisie est loin d’être lisible, et toutes les surprises sont possibles : un raz-de-marée des islamistes ou des anciens du RCD, mais aussi une très large entrée de candidats indépendants à l’Assemblée constituante.
J’espère que les personnalités ayant eu des fonctions officielles durant le règne de Ben Ali seront inéligibles. Cela dégagerait le paysage, car ces gens-là demeurent puissants et savent s’organiser pour des élections. Je ne suis pas pour une chasse aux sorcières, mais il me semble normal qu’il y ait une période où les anciens cadres soient écartés des affaires publiques. Cela ne veut pas dire qu’on les exclut à vie de toute participation politique. L’inéligibilité est une sanction juridique provisoire, qui n’interdit pas de revenir ensuite. Prenez l’exemple d’Alain Juppé.
L’objectif, selon vous, est de rédiger une constitution révolutionnaire : qu’est-ce que cela signifie ?
Je pense que le caractère révolutionnaire doit d’abord tenir à la question de l’Islam et de la langue arabe. Je pense qu’il faut supprimer l’article 1 qui dit que la Tunisie est un pays musulman dont la langue est l’arabe et basculer cette question dans le préambule. Lorsqu’on n’obéit pas à un article d’un code ou d’une constitution, on est sanctionné. Aujourd’hui, si quelqu’un dit « mon pays n’est pas un pays d’Islam », il peut aller en prison, parce qu’il va à l’encontre de l’article 1. Si on bascule cette question dans le préambule, on en modifie le sens et la portée. On fait de cette appartenance un principe géographique, historique et culturel, et non une voie de sanctions pour les « contrevenants ».
J’ai donc rédigé un projet de préambule en ce sens, parce qu’il faut bien dater la naissance d’un pays. On peut faire un parallèle avec Clovis. La France est devenue la France par référence aux Francs, qui étaient alors une peuplade parmi d’autres : comme les Burgondes ou les Armagnacs. La France s’est alors appelée la France mais c’est tout à fait arbitraire. Mais l’unité du pays s’est constituée autour de ce moment fondateur, autour de Clovis et de son mariage avec Clotilde.
Nous pouvons « dater » la Tunisie par l’installation de l’Islam, et, par conséquent, de la langue arabe, et leur structuration progressive dans des institutions, des lois, des us et coutumes. Sauf qu’un credo, même dominant, et une langue, même dominante, ne suffisent pas à fonder une nationalité. Ce qui la fonde, c’est une citoyenneté inscrite dans un territoire. Dans un tel préambule, l’Islam ne fonderait rien au sens d’une disposition constitutionnelle, mais seulement une description de la Tunisie.
via www.mediapart.fr