A aller voir ailleurs trop vite, on pourrait perdre de vue la spécificité du bouillonnement espagnol. C'est d'abord le travail de longue haleine d'une poignée de collectifs locaux, jusqu'alors très discrets, disséminés sur tout le territoire, qui s'est révélé payant. En remontant la généalogie du «15-M» (c'est-à-dire «le mouvement du 15 mai», jour du déclenchement), trois dynamiques au moins se sont conjuguées, pour déboucher sur le grand bric-à-brac de Sol. Leur point commun: une opposition sans détour aux politiques du gouvernement de José Luis Rodriguez Zapatero.
D'abord, dès la fin de l'année 2009, une mobilisation contre la loi Sinde, lointain équivalent de la loi Hadopi en France. Ce texte, qui porte le nom de la ministre de la culture Angeles Gonzales-Sinde, et vise officiellement à mieux protéger la propriété intellectuelle sur le net, est entré en vigueur en mars 2011.
L'un de ses plus féroces adversaires, l'avocat Carlos Sanchez Almeida, associé à d'autres défenseurs d'un internet «libre», a voulu sanctionner, dans les urnes, les partis qui votèrent la loi Sinde: il a ainsi formé, en début d'année, #nolesvotes («Ne vote pas pour eux»), afin d'appeler au boycott des deux grandes formations espagnoles, le Parti socialiste et le Parti populaire. Dans la foulée, il a fait de la lutte contre la corruption l'un de ses autres chevaux de bataille.
Autre moteur souterrain des «indignés»: les mouvements universitaires contre la précarité, avec, en chef de file, l'association Juventud sin Futuro («Jeunesse sans avenir»). «JsF» est né le 7 avril 2011, grâce à une manifestation réussie à Madrid, qui attire l'attention des grands journaux. A l'initiative d'étudiants de trois universités de la capitale (et surtout du département sciences politiques de la Complutense), le collectif ressemble à s'y méprendre à son cousin portugais, «Génération précaire» (Geraçao à rasca).
Mais ses fondateurs, comme ils l'expliquent dans un entretien réalisé en avril pour la revue Vientos del Sur, se disent d'abord inspirés par les mouvements italiens. Ils citent en exemple la mobilisation du 14 décembre 2010, dirigée contre Silvio Berlusconi, mais aussi contre l'austérité et les retombées de la crise.
via www.mediapart.fr