Ce n'est pas seulement une provocation pour la pensée, par ces temps de xénophobie officielle et de racisme banalisé, que d'affirmer ceci : la France est d'origine étrangère. Si, à rebours des préjugés idéologiques qui inventent une France imaginaire, immobile et éternelle, l'on veut bien admettre qu'une nation, c'est d'abord une histoire mouvante, celle que tisse son peuple par ses actions dans un espace géographique, alors, oui, notre France est bien d'origine étrangère. Tout simplement, parce qu'elle n'aurait pas été sauvée, après l'effondrement national face au nazisme, sans le secours de peuples étrangers.
Car c'est un fait trop peu rappelé : le pari fou du général de Gaulle en 1940, d'incarner la France depuis l'étranger, n'aurait pas réussi sans une force militaire qui lui permit d'installer notre pays à la table des vainqueurs quand la compromission avec l'occupant de la majorité de ses élites l'aurait logiquement placé à celle des vaincus. Or, selon un recensement officiel au 31 juillet 1943, quelle était la composition de ces Forces françaises libres ? Sur l'ensemble des FFL, on comptait alors 66% de soldats coloniaux, 16% de légionnaires pour la plupart étrangers et, selon les termes d'époque qui, hélas, font retour, seulement 18% de « Français de souche ». Indépendamment de la Résistance intérieure où les étrangers, des FTP-MOI (pour « Main-d'œuvre immigrée ») aux Républicains espagnols, étaient déjà en nombre, les troupes militaires qui ont permis cette restauration républicaine dont Charles de Gaulle reste, pour l'histoire, le symbole venaient à plus de 80% des ailleurs coloniaux et des lointains étrangers.
« On ne pourra pas oublier que j'ai accueilli tout le monde », confiait le général de Gaulle à André Malraux dans leur conversation crépusculaire dont rendait compte en 1971 Les Chênes qu'on abat…, après que son interlocuteur lui eut rappelé qu'il fut à la tête d'une sorte de « Légion étrangère », oui, étrangère. Tout le monde donc, sans aucune distinction. Face à ceux qui, aujourd'hui, s'en réclament indûment en s'en prétendant les héritiers alors qu'ils en sont les liquidateurs, il faudrait aussi relever le gaullisme. Ce gaullisme des Compagnons de la Libération dont l'ordre, créé le 16 novembre 1940, ne prévoit aucun critère non seulement d'âge, de sexe, de grade, mais aussi d'origine ni même de nationalité. De fait, 15% d'entre eux sont nés hors de métropole, soit dans les anciens territoires coloniaux français, soit à l'étranger, et l'on compte vingt-cinq nationalités parmi ces libérateurs ayant reçu un morceau de la vraie croix gaulliste.
via www.mediapart.fr