Depuis trois jours, les Norvégiens pleurent sur des histoires de ce genre. Il y en a malheureusement beaucoup trop, et nous ne les avons pas encore toutes entendues. Notre colère a atteint des proportions que je croyais incompatibles avec la mesure norvégienne. Car nous ne crions pas en public. Nous ne pleurons pas dans la rue : ce n'est pas notre genre. Quand nous parlons de l'assassin, c'est avec de l'amertume et du mépris. Et à voix basse.
Anders Behring Breivik : depuis que j'ai vu son visage et que j'ai lu son nom pour la première fois, j'ai su qu'il s'imprimerait pour toujours dans notre conscience collective. Comme l'incarnation du mal absolu, le pire criminel que notre pays ait connu depuis la seconde guerre mondiale. Le narcissisme des photos qu'il publie sur Internet, ridicules en d'autres circonstances, posant dans toutes sortes d'uniformes et de déguisements ; son sourire satisfait quand on le conduit en prison ; son héroïsme bricolé et son idéologie du surhomme : tout cela est insupportable.
Au bout de seulement vingt-quatre heures, je ne pouvais plus entendre prononcer son nom. Impossible : il est partout. Un jour, mes parents, qui sont nés en 1920 et 1921, ont essayé de m'expliquer ce qu'ils ressentaient pour Vidkun Quisling (1887-1945), le "ministre-président" nazi de Norvège, allié de l'Allemagne de 1940 à 1945. "Il est difficile, m'ont-ils dit, de t'expliquer à quel point nous le haïssions. Nous le haïssions chaque minute, chaque jour. Nous le haïssions, lui et ses collaborateurs. Presque plus que les troupes d'occupation. Tu ne peux pas comprendre à quel point nous l'avons haï, méprisé, détesté. Nous ne supportions même plus d'entendre son nom."
Comme Breivik, ce "Führer" norvégien se sentait investi d'une grande mission européenne et, comme lui, il a commis des écrits médiocres, prétendument philosophiques et en partie illisibles. Le poète Arnulf Overland (1889-1968) écrivit ces deux vers pour lui :
"Ce peuple que tu as trahi, Il oubliera jusqu'à ton nom."
Maintenant, je peux dire que je comprends l'intensité de cette haine. Ces derniers jours terrifiants ont été une vraie leçon d'histoire, certes malvenue mais importante. Elle
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