Ils sont une quarantaine, assis en tailleur, sous les fenêtres du ministère de la justice, sur la place Jacinto Benavente de Madrid. L'assemblée «trans-pédé-gouine-queer» a commencé depuis une heure, ce mercredi soir, et les fonctionnaires en cravate, qui sortent au compte-gouttes de l'imposant bâtiment public, découvrent l'air ébahi le spectacle. Un peu plus de filles que de garçons, la grande majorité en-deçà de trente ans, et le mégaphone qui passe de main en main, au fil des interventions, pour débattre du contenu de leur «manifeste en 15 points». Des participants agitent parfois leurs deux bras en l'air, pour signifier leur accord avec l'orateur. Des flâneurs s'arrêtent, interloqués. La douce nuit madrilène commence à tomber, et la révolution gronde.
Cette assemblée, parmi des dizaines à se tenir chaque soir dans le centre-ville de la capitale, est l'une des nouvelles incarnations du mouvement des «indignés». Dix jours après son surgissement, la révolution espagnole ne faiblit pas, en tout cas à Madrid. Dimanche dernier, les campeurs de la Puerta del Sol ont choisi de rester une semaine supplémentaire sur la place, devenue le symbole des résistances aux yeux d'une jeunesse mise à genoux par la crise. Le même jour, le parti socialiste espagnol (PSOE), au pouvoir, se prenait une claque magistrale dans les urnes, enregistrant son score le plus bas depuis le retour de la démocratie.
Les «indignados» ont peaufiné leur organisation – ils sont désormais répartis en une quinzaine de commissions thématiques, qui tiennent leur réunion, chaque soir ou presque, dans les rues adjacentes, en vue de l'assemblée générale de «Sol».
Plusieurs milliers de personnes, chômeurs, précaires et mileuristas (ces salariés qui ne gagnent pas plus de 1000 euros par mois), déçus du PSOE, victimes de l'austérité, continuent de se retrouver dans le centre de Madrid à la tombée de la nuit, pour dénoncer la médiocrité de la classe politique, et les ravages de l'austérité dans le pays. Et chacun d'eux se pose ces heures-ci la même question: comment s'y prendre pour «prolonger l'événement Sol», selon la formule de l'activiste espagnole Marta Malo.
Le mouvement, depuis le début de semaine, prépare sa mue. Si les policiers n'ont pas évacué le campement d'ici là, il se pourrait bien que les indignados décident, par eux-mêmes, de quitter «Sol» dimanche prochain. L'un des scénarios envisagés: investir les quartiers et les communes dans les alentours de Madrid, à travers un réseau d'assemblées de quartier. Alors que s'ouvre ce jeudi à Deauville un G-8 des pays «riches» en perte de crédibilité, la jeunesse espagnole est en train d'infliger une leçon de démocratie participative à distance aux dirigeants de la planète. Après avoir donné un sérieux coup de vieux à toute la classe politique espagnole…
via www.mediapart.fr