Gerassimos Moschonas est professeur en Analyse politique comparée au département de science politique et d’histoire de l’Université Panteion d'Athènes. Il enseigne aussi à l’institut d’Études européennes de Bruxelles. Reconnu internationalement, il a notamment publié In the Name of Social Democracy, The Great Transformation: 1945 to the Present (Verso, Londres, New York, 2002 – dont on peut lire une grande partie en cliquant ici – et, en français, La Social-Démocratie, de 1945 à nos jours (Montchrestien, coll. Clefs pour la politique, Paris, 1994).
Actuellement, il travaille sur l’Union européenne et les partis politiques. Pour Mediapart, il a accepté de revenir en profondeur sur l'état des lieux de la social-démocratie européenne. On peut retrouver une bibliographie de tous les ouvrages auxquels il se réfère dans l'entretien ci-dessous (et signalé par le nom de leur auteur et l'année de leur publication entre parenthèses) sous l'onglet Prolonger.
Gerassimos Moschonas, vous êtes très critique sur le rôle de la social-démocratie européenne dans la libéralisation de l'Europe…
D’un point de vue historique, l’intégration européenne a été conçue et développée sur la base de principes économiques qui peuvent être qualifiés de “libéraux”, même si ces principes n’ont pas été perçus comme tels pendant les deux premières décennies, même s’ils ont laissé assez d’espace aux gouvernements pour poursuivre des politiques sociales-démocrates, au moins jusqu’au milieu des années 80 (McGowan, 2001).
Cependant, la revitalisation de l’intégration européenne dans les années 1980 et 1990 a eu des répercussions de grande échelle à la fois sur l’Europe et sur les partis sociaux-démocrates et elle continue d’en avoir. De fait, pendant cette période, quelque chose d’important s’est passé au sein de l’Europe, un bouillonnement comparable par son impact à la création du Marché commun en 1957 (Ferenczi, 2008). C’était une sorte de seconde fondation, un moment clé dans l’histoire de l’intégration européenne.
Un cycle politique et institutionnel nouveau s’est mis en place dont les conséquences sur le plan de la politique intérieure et de la réalité proprement partisane ne sont qu’en partie visibles. Elles sont en outre largement inexplorées. Or, deux aspects de cette nouvelle réalité sont intrigants pour la social-démocratie, prise entre un double déficit de pouvoir et un déficit social.
Qu’entendez-vous par «un double déficit de pouvoir»?
Les grandes réformes de la période 1985-1999 ont conduit à la renaissance de l’Europe et, en même temps, par ironie, ont engendré un cadre de double gouvernance faible. Pour paraphraser, en en étendant la validité, une conclusion de Simon Lightfoot (songeant au PES), la situation actuelle est assise entre deux chaises: l’Union européenne n’est pas une entité véritablement supranationale, pas plus qu’elle ne permet aux États membres de chercher une voie nationale (Lightfoot, 2005).
Ainsi, le «complexe bruxellois», qui est passé d’un «site primitif de gouvernement collectif» à un système densément institutionnalisé (Caporaso et Sweet, 2001), fonctionne comme un écran assez fort en tant qu’obstacle et assez faible en tant qu’incitant ou accélérateur. En réalité, depuis la seconde moitié des années 1990, la renaissance de l’Europe a significativement réduit l’espace laissé aux forces nationales et aux gouvernements nationaux.
La refondation de l’Europe a ainsi contribué à l’affaiblissement historique du «strong state model» et, par cette voie-là, à la mise sur pied d’un processus de rupture silencieuse dans la continuité de la vie politique e
via www.mediapart.fr