Le Champ des possibles, le rendez-vous vidéo et long format de Mediapart qui s'intéresse aux mondes de demain, est aujourd’hui consacré au chantier théorique et pratique que constitue la « politique de l’effondrement », surtout si l’on croit au pressentiment formulé dès les années 1970 par le génial économiste Nicholas Georgescu-Roegen : « Tout se passe comme si l’espèce humaine avait choisi de mener une vie brève mais excitante, laissant aux espèces moins ambitieuses une existence longue mais monotone. »
Pablo Servigne, ingénieur agronome et docteur en biologie, vient en effet de publier au Seuil, dans la collection anthropocène qui s’avère un des lieux importants de la réflexion intellectuelle aujourd’hui en France, un ouvrage intitulé Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.
Dans ce livre coécrit avec Raphaël Stevens, il est donc question d’effondrement, de ce que Jared Diamond, l’auteur d’un livre de référence sur le sujet, intitulé Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, définissait comme la « réduction drastique de la population humaine et/ou de la complexité politique / économique / sociale, sur une zone étendue et une durée importante ».
L’effondrement, toutefois, n’est pas synonyme d’apocalypse. Dans leur ouvrage, Pablo Servigne et Raphaël Stevens n’adoptent pas une posture catastrophiste, n’ignorent pas les possibilités de résilience, mais veulent prendre acte du fait que la civilisation industrielle vit ces dernières décennies et que ce n’est pas en multipliant les dénis qu’on empêchera que la fin de notre monde ne devienne synonyme de fin du monde.
Comment à la fois admettre que la « fenêtre d’opportunité que nous avions pour éviter un effondrement global est en train de se refermer » et imaginer qu’on puisse encore s’en sortir ?
Pour les auteurs, il faut penser dans le même temps local et global, le fait qu’on ne peut plus continuer comme cela et celui qu’il existe des résiliences possibles, puisque « si les amphétamines et les antidépresseurs ont été les pilules du monde productiviste, la résilience, la sobriété et les low-tech seront les aspirines de cette génération gueule de bois ».
Partageant avec le philosophe Jean-Pierre Dupuy une forme de « catastrophisme éclairé », les auteurs tentent alors d’articuler les possibilités d’agir et la lucidité sur le constat.
Une attitude qui impose de ne pas penser l’effondrement comme un grand tout englobant mais comme une nécessité de retravailler de manière urgente la question des inégalités, puisque « dans une société inégalitaire où les élites s’approprient les richesses, ce qui semble plutôt correspondre à la réalité de notre monde, le modèle indique que l’effondrement est difficilement évitable, quel que soit le taux de consommation ».
Une attitude qui impose aussi de travailler sur les images et les imaginaires. En effet, les auteurs soulignent que la peur du chaos et de la fin de l’ordre social a fait que, lorsque l’ouragan Katrina a submergé la Nouvelle-Orléans, on a vu, ou plutôt cru voir, de très nombreuses images de viols, vols et pillages.
Pourtant, écrivent-ils, « quelques années plus tard, on peut l’affirmer avec certitude, notre imaginaire nous a trompés. Les images d’inondation et de militaires armés étaient bien réelles, mais ce souvenir de la catastrophe, ou plus précisément le souvenir de la violence sociale issue de la catastrophe, ne correspond pas à la réalité. Il correspond à un discours fabriqué de toutes pièces, que les médias ont colporté sans vérification préalable ».
via www.mediapart.fr