Le
Chili est un pays de fantaisie. Après la très sombre dictature du
général Pinochet, avec le retour des civils au pouvoir en 1990, le Chili
se présente comme un prospectus pour touristes, avec données
économiques époustouflantes et une démocratie merveilleuse. Qui pouvait
penser que derrière cette «image-pays» — comme elle a longtemps été
désignée sérieusement par les gouvernants successifs — survivait une
réalité sinistre : le maintien intégral du système institutionnel,
juridique et économique de la dictature? Personne. La «transition» était
parfaite, avec un avantage considérable pour les auteurs de ce tour de
passe-passe: le «modèle», comme ils l’appellent, serait désormais géré
par des personnes incontestables sur le plan international: des anciens
exilés, des anciens activistes anti-Pinochet, de purs démocrates. Les
journalistes du monde entier, comme les spécialistes – politologues,
économistes, sociologues…- se sont empressés d’applaudir.
Ce
maintien intégral repose sur une Constitution inspirée par le franquisme
et adoptée en 1980, en pleine dictature, avec un pays sous couvre-feu,
avec des milliers de prisonniers politiques torturés dans des prisons
secrètes, des dizaines de milliers détenus dans des camps de
concentration, des centaines de milliers d’exilés, toutes garanties
suspendues. Pour étonnant que cela puisse paraître, c’est cette
Constitution complétée par les «Lois Organiques Constitutionnelles»
adoptées par Pinochet immédiatement avant de quitter le devant de la
scène, qui continuent d’encadrer la vie politique, sociale et économique
du Chili plus de 20 ans après. En verrouillant toute possibilité de
changement. La volonté déclarée des idéologues pinochetistes, dont la
figure principale, Jaime Guzmán, reste une référence pour la droite au
pouvoir, était que, quel que fussent leurs successeurs au pouvoir, ils
sont contraints d’appliquer la même politique.
Parmi ces «Lois
Organiques», celle de l’éducation démonétisait tout l’enseignement
secondaire public en en confiant la pleine responsabilité aux
municipalités bien incapables de le gérer sans moyens. La dictature
avait fermé dès 1973 les exemplaires écoles normales ainsi que
l’institut pédagogique, les lieux emblématiques de la formation des
instituteurs et des professeurs, qui étaient un des orgueils de la
République et le foyer de presque toute la vie intellectuelle de ce pays
riche en écrivains, et qui avaient formé les deux prix Nobel de
littérature chiliens, Gabriela Mistral et Pablo Neruda.
Les
lycéens s’étaient déjà soulevés contre cette éducation au rabais,
réservant l’accès au savoir à ceux qui peuvent le payer, accroissant des
disparités sociales traditionnelles et insurmontables sans la
possibilité d’accéder au savoir. La loi facilitait également
l’installation d’universités privées pratiquement non régulées, en
principe à but non lucratif et libres de délivrer des diplômes à leur
guise. Fort lucratives, en réalité, grâce aux subventions versées par
l’Etat pour chaque étudiant, grâce au prix exorbitant de chaque cursus
-financés par des prêts à taux usuriers à chaque étudiant- et moyennant,
enfin, les redevances payées par les universités aux sociétés
immobilières possédant les campus et aux entreprises les entretenant,
toutes aux mains des propriétaires des universités. Le Chili est le seul
pays au monde où 70% du coût de l’éducation des jeunes doit être pris
en charge par la famille.
Le conflit lycéen s’était réglé en
2006 par un «grand accord national sur l’éducation» dont les promesses
n’ont pas été tenues. Le mouvement étudiant et lycéen de 2011, auquel on
doit depuis trois mois les plus imposantes manifestations jamais vues
depuis la fin formelle de la dictature, est mené ceux qui étaient
lycéens en 2006, qui ont été floués par le gouvernement précédent et qui
entendent ne pas se laisser faire cette fois-ci.
Ils o
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