Comment devient-on Jorge Semprún ? un entretien avec Médiapart | Mediapart

 

En avril 2010, avec Sylvain Bourmeau, nous étions allés voir pour Mediapart, chez lui à Paris, Jorge Semprún, en craignant que ce ne fût la dernière fois. Nous savions que l'auteur de L'Écriture et la Vie (Gallimard, 1994), né en 1923, déporté à Buchenwald de 1943 à 1945, était d'une santé déclinante. Pas un mot sur la question. Des douleurs dans le dos lui arrachaient des grimaces furtives aussitôt masquées.

Il venait de publier dans Le Monde une tribune pathétique: «Mon dernier voyage à Buchenwald». Il y expliquait qu'il serait, pour les 65 ans de la libération du camp par les soldats
américains de la IIIe armée du général Patton, sur la place d’appel afin d'y prendre la parole. Et il écrivait cette phrase, qui déjà donnait le frisson de son vivant: «Pour
la dernière fois, donc, le 11 avril, ni résigné à mourir ni angoissé
par la mort, mais furieux, extraordinairement agacé à l'idée de n'être
bientôt plus là, dans la beauté du monde, ou bien, tout au contraire,
dans sa fadeur grisâtre – ça revient au même, dans ce cas précis –, pour
la dernière fois je
dirai ce que je pense avoir à dire.»

Jorge Semprún était avant tout un ancien déporté. Son corps en portait les stigmates et sa volonté de vivre en était farouche. Son attention aux autres se révélait profonde, cependant contrariée par un instinct qui le poussait brusquement vers l'essentiel. Quand la connivence voire l'amitié s'installaient, il devenait si attachant qu'un Régis Debray avait presque rejoint le jury Goncourt rien que pour y siéger à sa droite et goûter jusqu'à plus soif ses apartés.

Tout devenait romanesque chez Semprún, avec les entrelacs d'une vie qui se métamorphosait, d'une mémoire aux bonds de fauve, d'une Histoire devenue marâtre apprivoisée. À peine arrivés dans son appartement, au sommet d'un hôtel particulier du faubourg Saint-Germain, nous lui demandions, pour engager la conversation, en guise d'essai de voix avant le filmage, comment il en était venu à louer ce lieu. Surgit alors la vie du propriétaire, juif roumain venu étudier la médecine en France avant la guerre, caché durant l'Occupation par une famille catholique, dont il devait épouser la fille. Impression d'assister à la naissance d'une nouvelle, pour deux seuls destinataires…

Le temps pressait déjà pour Jorge Semprún, tragiquement serein. Il brillait des ultimes feux du témoin de l'expérience concentrationnaire nazie, ainsi qu'il l'écrivait au dernier texte d'un recueil en forme de méditation sur l'Histoire, Une tombe au creux des nuages. Essais sur l'Europe d'hier et d'aujourd'hui (Climats): «Plus personne ne possédera au sein de la mémoire de ses sens, l'imprégnant peut-être encore, l'indignant certainement toujours, l'odeur des fours crématoires, qui est, sans le moindre doute, la chose la plus spécifique, la plus singulière du souvenir de l'Extermination. Plus personne, donc, ne pourra expliquer aux habitants de New York que l'infecte puanteur qui s'est répandue sur le quartier des tours jumelles, après les attentats du 11 Septembre, était précisément la même que celle des fours crématoires nazis. L'odeur de la guerre totalitaire que la “vieille Europe” connaissait déjà, et contre laquelle elle avait entrepris la remarquable tâche de la construction d'une communauté supranationale d'États indépendants.»

En avril 1945, libéré de Buchenwald par les troupes américaines, un jeune homme de 21 ans prenait congé de l'arbre de Gœthe, épargné par les nazis ayant déboisé à tour de bras pour construire les baraques du camp, incendié par un bombardemen

via www.mediapart.fr

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Translate »
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x