Rirette Maîtrejean, déjà la compagne de Victor Kibaltchiche, qu’elle rencontra à Bruxelles, dit-elle, à Paris, croit-il, n’est pas encore la directrice de l’Anarchie. Mais cette douce et jolie jeune femme est l’âme de la communauté de Romainville, où son nouveau directeur, André Lorulot, qui succède à Albert Libertad, son fondateur, vient d’installer l’Anarchie. A la Belle Epoque, ces communautés anarchistes sont appelées des «colonies». C’est là que les militants viennent mettre en pratique leurs principes, leur morale, qu’elle soit végétarienne ou partisane de l’amour libre, et leur foi dans la camaraderie. La maison de Romainville, telle que la décrit la presse, est un pavillon de deux étages avec un grand jardin et un potager. Dans un corps de bâtiment adjacent, se trouve l’imprimerie. Le dimanche, on y organise des discussions pouvant réunir deux à trois cents personnes. «Parmi ceux qui se retrouvaient fidèlement aux réunions organisées là, particulièrement l’été, on rencontrait des jeunes gens qui répondaient au nom de Callemin, de Garnier, de Carouy, tous les trois déjà de vieux amis, ayant vécu ensemble à Bruxelles (1). Ils arrivèrent à la colonie à l’époque où s’épanouissaient les théories illégalistes. Ils finirent par s’installer complètement. Ils différaient de goûts, de tempéraments, d’éducation. Ce qui ne les empêchait nullement de discuter avec âpreté sur l’individualisme, la reprise individuelle, la fausse monnaie», raconte Victor Méric, l’écrivain socialiste qui fut le premier à retracer l’histoire des bandits tragiques, en 1926.
Illégalistes ou anarchistes individualistes, les habitants du pavillon de Romainville en cet automne 1911 n’ont qu’une petite vingtaine d’années, boivent de l’eau, refusent les excitants et aiment les animaux. Raymond Callemin, qui finit guillotiné en 1913, est surnommé Raymond «la science» parce qu’il invoque celle-ci pour justifier tous ses actes. Ces jeunes vivent d’expédients, le plus souvent de fausse monnaie et de vols. Pas question d’attendre le petit matin du grand soir. Ils ont peu de considération pour la masse des opprimés. Dans ses mémoires, Garnier, qui enchaîne cambriolage sur cambriolage entre août et octobre 1911, explique qu’il a choisi de vivre et non de se sacrifier pour «une masse inconsciente et fourbe» d’ouvriers assommés par l’alcool. «C’est maintenant que je suis sur la terre, et c’est maintenant que je dois vivre, et je m’y prendrai par tous les moyens que la science met à ma disposition. Peut-être que je ne vivrai pas vieux, je serai vaincu dans cette lutte qui est ouverte entre moi et toute cette société qui dispose d’un arsenal incomparable au mien, mais je me défendrai de mon mieux […] à la force je répondrai par la force jusqu’à ce que je sois vaincu, c’est-à-dire, mort.» Un mois après le décès de Bonnot, il est comme lui abattu dans une maison où il a trouvé refuge. Avec son ami et complice, l’insoumis René Valet, il meurt à Nogent le 15 mai 1912, à l’issue d’un siège de plusieurs heures pendant lequel la police usa de la dynamite et auquel vinrent assister quelque 40 000 Parisiens attirés par la curée.
Revenons en cet automne 1911. Octave Garnier réfléchit depuis quelques mois au moyen de réaliser des vols plus profitables. Quand Bonnot se présente à l’Anarchie où il fait la connaissance de Garnier, de Callemin, de Carouy et de Soudy, il a un atout, rare pour l’époque, il sait bien conduire. Et il voit grand. Il prend vite l’ascendant sur ses nouveaux amis. Jules Bonnot et Octave Garnier volent une voiture. Puis commettent leur premier braquage, le premier hold-up automobile de France, dit-on, avant même Chicago. Rue Ordener, dans le XVIIIe arrondissement, ils agissent à quatre. Deux, dont Bonnot qui tient le volant, sont dans la voiture. Descendus sur le trottoir, Garnier et Callemin arrachent la sacoche d’un
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